Université Populaire et Citoyenne de Roubaix
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Café citoyen "Engagement"

le jeudi 23 janvier 2014 de 19h00 à 21h30
Café citoyen "Engagement"
Baraka

20, rue Sébastopol. Roubaix


« Que signifie s’engager aujourd’hui ? »

L’occasion de découvrir des parcours plus ou moins « militants » de personnes impliquées dans l’UPC et d’interroger ensemble le sens et les modalités concrètes de l’engagement.


Café citoyen du 31 janvier 2013

L’engagement

L’idée de relancer les cafés citoyens de l’UPC est née de quelques observations du conseil d’administration : en dehors des réunions du CA et de l’Assemblée générale, les adhérents de l’UPC se connaissent souvent peu, ignorent les engagements des uns et des autres et n’ont pas l’occasion d’en discuter. Parallèlement, si la question de l’engagement est à la base de la création de l’UPC, le constat général est plutôt pessimiste. Les associations, les syndicats et même les partis politiques attireraient de moins en moins de monde, surtout parmi les jeunes générations. L’UPC est notamment née pour aborder autrement la question de l’intérêt général, en faciliter la compréhension et susciter de nouvelles formes d’engagement, de participation à la vie collective.
Trois des administrateurs de l’UPC ont accepté de livrer leur témoignage sur les formes que revêtaient leurs engagements respectifs : Hugues, Bruno et Ali. Leur présentation a ensuite donné lieu à un échange avec la vingtaine d’adhérents présents ce jeudi soir à Baraka.

Hugues : l’argent, nerf de la guerre

Solidarité avec les Roms, ATD Quart-monde, UPC et Cigales, Hugues détaille ses différents engagements en fonction du temps qu’il y consacre et de l’utilité qu’il attribue à chacune de ces démarches. Le temps est pour lui essentiel : difficile de conjuguer vie professionnelle ou familiale et engagement. Un autre aspect essentiel aux yeux de Hugues est l’utilité de son action, utilité quasi immédiate à ses yeux. L’utilité de l’action ou de l’engagement se juge d’après lui par la capacité à modifier un état de fait et de constater cet avancement. De ce fait, l’action prime sur le discours et l’engagement à l’UPC lui semble moins susceptible de changer quelque chose que celui auprès des Roms. Position qu’il argumente par l’urgence et la détresse : « Je prends conscience qu’il y a des gens qui vivent sans eau et sans électricité et, pour moi, ça fait beaucoup plus que 36 000 discours ». En matière d’action, le soutien financier que l’on peut apporter dans son engagement est pour lui primordial, cet apport dépend des moyens de chacun, pourtant il souligne par ailleurs que l’engagement peut très vite devenir une façon de s’acheter une conscience.

Bruno : quatre points pour faire sens

Aux yeux de Bruno, l’engagement est une chose évolutive : il est impossible de le décider ou d’y mettre fin une fois pour toutes, il n’existe que par le récit qu’on en fait. C’est donc une interprétation de soi dans son rapport au monde à un moment donné. Ainsi son engagement passé dans La Cause du peuple lui paraît aujourd’hui contraire à tout ce que suppose son engagement actuel. Il y a pour lui un réajustement perpétuel de l’engagement.
En se référant à Pascal, Bruno cherche ensuite la genèse de l’engagement. Selon le philosophe, nous serions tous embarqués dans la marche du monde. L’engagement est pour Bruno le moment où l’on décide de chercher à infléchir le cours de l’embarcation, où l’on cherche à l’orienter plutôt que de la laisser dériver. Son engagement personnel est venu assez jeune par la prise de conscience de la nécessité de faire quelque chose de sa vie « Vis comme en mourant tu voudrais avoir vécu » pour reprendre les mots de Marc-Aurèle. Devenir philosophe était donc un premier engagement, il s’agissait de comprendre la vie et de lier vie et pensée.
Un engagement se réalise toujours d’après lui « auprès de nos frères humains », c’est une expression de la fraternité destinée à rendre compte de l’humanité et à la réaliser, d’où son engagement dans le domaine de l’éducation populaire. Il s’agit bien alors de se donner tous les moyens possibles pour faire de nous des êtres humains. La démesure de cet idéal tranche avec la conception traditionnelle du militant, occupé à transformer le monde ; il ‘agit pour Bruno de se transformer soi-même pour transformer le monde. Il faut à ses yeux vivre ce qu’on veut proposer aux autres pour trouver l’adéquation entre cette transformation de soi et le transformation du monde.
Enfin, il lui paraît nécessaire de penser l’engagement dans le monde et dans l’époque actuels. Les systèmes de pensée disponibles jusqu’ici ne le permettent plus, nous sommes à une époque de transition, nous évoluons dans un clair obscur où un engagement réduit à la seule bonne volonté ne suffit plus.

Ali : ancrage familial, local et historique et ouverture

L’engagement pour Ali revêt un caractère associatif, politique et professionnel. Ces trois aspects trouvent leur origine dans la même histoire, celle d’une famille immigrée victime d’une double violence lors de son arrivée à Roubaix : déracinement et passage d’un milieu agricole colonial à celui de l’industrie moderne. Constatant d’une part l’échec des politiques de gestion différenciée des questions sociales et l’importance de la toxicomanie, il s’est orienté professionnellement vers le travail social et la lutte contre la toxicomanie. Toujours préoccupé par les questions sociales, la lutte contre le racisme, et la recherche de justice et d’égalité. L’UPC est pour lui une organisation collective réunissant des individus d’horizons différents autour d’une réflexion sur les enjeux de l’époque. Cette réflexion passe notamment par le recherche de références militantes, intellectuelles et scientifiques capables d’aider à la compréhension en vue de produire une réflexion et une action. S’il fait de la recherche action mémoire et lutte contre les discriminations un axe prioritaire, l’engagement associatif ne peut se dissocier pour lui d’un engagement politique, rejoindre l’UPC est même un acte politique au sens noble du terme : « Exister, c’est exister politiquement », comme le disait Abdelmalek Sayad. Confronter des idées pour faire avancer la société, chercher cette confrontation sont pour lui des étapes nécessaires pour lutter contre la pauvreté et la précarité et l’engagement (au sens large) est une réponse possible aux violences politiques, sociales, institutionnelles et économiques auxquelles chacun est exposé ou confronté.

Les réactions de la salle à ces interventions font apparaître différents points de friction, notamment sur l’origine ou la finalité de l’engagement, l’opposition individu – collectif, et ses modalités, sa portée qu’elles soient personnelles ou générales.

S’il faut distinguer l’origine de l’engagement de sa finalité, tous ont tendance à lier ces deux points. On peut s’engager pour telle cause en fonction de son éducation, de son vécu, d’un événement particulier, chaque histoire est différente et justifie ce passage. En revanche, la finalité suscite un débat beaucoup plus contradictoire. Si tous s’accordent pour reconnaître un but solidaire, fraternel, humaniste à leur engagement, la question de la recherche d’une satisfaction personnelle partage davantage l’assistance. Certains la reconnaissent implicitement quand ils disent recevoir plus qu’ils ne donnent, d’autres la refusent à tel point qu’on pourrait parler d’ère du soupçon pour expliquer l’absence d’engagement collectif dans la société contemporaine : rejoindre un groupe, un syndicat serait une recherche de reconnaissance, d’influence ou de pouvoir condamnable aux yeux de beaucoup.

L’opposition entre un engagement individuel et un engagement collectif suscite également plusieurs questionnements : Y a-t-il ou non moins d’engagement qu’il n’y en avait par le passé ? Les formes de l’engagement sont-elles toujours les mêmes ? Faut-il vraiment distinguer ces deux formes d’engagement ? etc.
Personne ne nie que les syndicats peinent aujourd’hui à recruter, mais ne faut-il d’abord reconnaître, notamment à Roubaix et dans la région, que les grandes industries qui employaient plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’employés favorisaient ce regroupement des ouvriers dans les structures qui les défendaient ? L’usine créait un collectif contraint et les luttes qui s’y menaient se faisaient autour des syndicats, la fermeture des premières a entraîné la désaffection des autres… La méfiance vis-à-vis des politiques et de l’appareil politicien expliquerait de la même manière le faible nombre de militants politiques.

D’un point de vue associatif, qui touche davantage l’UPC, ce dilemme doit plutôt se poser en termes d’engagement individuel et d’action et de réflexion collectives. Comme le soulignent les anciens de l’Alma gare, leurs premiers engagements (politiques pour l’essentiel) visaient à transformer le monde en s’appuyant à chaque occasion sur des collectifs de population pour leur donner la parole. Cette forme d’engagement s’est poursuivie dans des collectifs créateurs inscrits dans des luttes comme celui de l’Alma gare, ces collectifs permettant de réfléchir ensemble et de créer des alternatives. Y a-t-il eu un échec des engagements de ce genre pour expliquer leur moindre nombre ? Une piste évoquée pour en créer de nouveaux est le besoin de réflexion, susceptible par la suite d’engendrer des collectifs d’action.

L’engagement n’est pas toujours individuel, « une main seule ne peut pas applaudir », selon le proverbe arabe que rappelle Ali, mais il introduit dans un collectif d’action et/ou de réflexion dont l’activité semble à certains discutable : les individus seraient de plus en plus nombreux à s’engager, les actions se multiplieraient, mais les résultats iraient en décroissant si l’on en croit les paramètres sociaux… Pauvreté et précarité sont en augmentation avec tous leurs corollaires d’exclusion, de racisme…

Se pose ainsi la question de l’efficacité ou de l’utilité de l’engagement : doit-il immédiatement porter ses fruits ou peut-il n’ouvrir que des possibles qui aboutiront peut-être au-delà des engagements personnels de chacun ? Sur ce point aussi, deux conceptions s’affrontent, les tenants d’un pragmatisme immédiat d’une part et ceux, peut-être plus idéalistes qui n’attendent pas de retour immédiat du temps et des efforts déployés dans l’engagement. Rejoignant ainsi les positions exposées par Bruno, certains soulignent que l’engagement est et doit rester spontané, qu’il n’attend pas de retour, et que les défis nouveaux réclament des réponses nouvelles. Se basant sur sa réflexion sur l’intelligence collective, Bruno rappelle que l’engagement, qu’il soit individuel ou collectif, se propose de faire progresser l’intelligence, la réflexion personnelle et collective. A l’inverse, s’appuyant sur un article de presse, Hugues propose d’analyser la postérité des deux grands mouvements contestataires américains les plus récents : Occupy Wall Street et le Tea party. Le premier, s’il correspond plus à nos attentes, a fait long feu alors que le second a pu trouver des politiciens pour le relayer, il a donc pesé de manière assez effective sur l’action politique aux Etats-Unis, il serait donc parvenu à des résultats…

Sans conclure le débat, Philippe clôture le « café citoyen » en abordant quatre points :

  • Une écoute et une prise de parole injustement partagée ? Sur la trentaine de personnes qui ont assisté à cette rencontre, quelques uns n’ont pas participé ; sans préjuger des conditions qui ont pu les retenir, la réussite d’un tel café citoyen destiné en partie à mieux nous connaître les uns les autres, ne suppose-t-elle pas, comme l’engagement, des capacités d’écoute et d’expression, qu’il faudrait peut-être travailler…
  • La façon de se regarder et de s’écouter préside toujours de façon consciente ou non à l’origine d’un engagement. S’engager, c’est prendre du recul par rapport à soi-même pour regarder et écouter l’autre et retrouver, pour tous, une dignité.
  • L’individualisme contemporain joue peut-être pour beaucoup dans les variations de l’engagement. La dénaturation des rapports sociaux, la crise ont abouti à une société où l’individu est roi grâce à ses accès à l’avoir, au pouvoir et au savoir.
  • Malgré les divergences, ce qui nous rassemble au sein de l’UPC est une histoire commune, l’envie de porter une réflexion et une action communes afin de leur donner une dimension politique.

Revenant ensuite sur les cafés citoyens qu’il anime avec le Collectif santé, il évoque la difficulté de l’engagement pour certaines personnes victimes de la précarité et de l’isolement, difficultés premières auxquelles s’ajoute une forme de résignation. Donner l’occasion à ces personnes de voir qu’il est possible d’agir sur les événements est une première étape. Les amener à s’engager implique pour chacun de percevoir les problèmes, de chercher des solutions et de s’y retrouver dans un échange don contre don qui constitue alors une sorte de retour de l’engagement.

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